Le 12 février 1946, quatre Françaises sont brevetées à Tours

Les cinq de la deuxième promotion, à Châteauroux, de gauche à droite : Yvette Grollet-Briand, Anne-Marie Imbrecq, Suzanne Melk, Elisabeth Boselli et Geneviève Lefèvre-Seillier. (@ Famille Grollet-Briand)

Qui de Suzanne Melk et Elisabeth Boselli est la première Française brevetée pilote de chasse. Ni l’une ni l’autre ! Voici pourquoi.

Elisabeth Boselli la première ? Jean Gisclon est à l’origine de cette fake news lorsqu’il a écrit qu’Elisabeth Boselli était la seule des quatre femmes brevetées miliaires à Tours en février 1946 à avoir piloté le Dewoitine 520 lors de sa formation. C’était en 2006.

Quels sont les éléments qui contredisent Jean Gisclon ?

  • Le brevet « papier » d’Elisabeth Boselli, identique à tous les brevetés de l’époque. Pour rappel, les quatre brevetés en ce 12 février 1946 : Melk (n°32938), Boselli (n°32939), Lefèvre-Seillier (n°32940) et Imbrecq (n°32941).
  • Elisabeth Boselli, surtout, quand elle dit dans son interview réalisée les 21 mai et 1er juin 1981 au Service Historique de la défense, qu’elles sont deux à avoir piloté le Dewoitine 520, avec Suzanne Melk. Interview librement consultable à Vincennes. Elle est même élogieuse sur les qualités de pilote de Suzanne Melk.

C’est à la fin des 40 secondes.

  • Roger Duval, futur général, alors commandant de École de moniteurs et de réentrainement de Tours, qui rappelle en 1999 que l’objectif était de former des moniteurs (en l’occurrence des monitrices), pas des pilotes. Ce que dit aussi Elisabeth Boselli. A l’issue de leur formation, les quatre femmes ont été classées dans cet ordre : Suzanne Melk, Elisabeth Boselli et Geneviève Lefèvre-Seillier. Anne-Marie Imbrecq n’a pas été reçue comme monitrice. Interview consultable à Vincennes également. L’ordre des brevets est identique au classement “monitrices”. Un hasard ?
  • Les dossiers personnels d’officiers des quatre femmes, eux aussi au Service historique à Vincennes. Un document de celui de Suzanne Melk mentionne 5 heures de vol sur D.520, celui d’Elisabeth Boselli, 2 heures. Mais la date de cette évaluation n’est pas précisée.
  • Les carnets de vol des deux femmes. Une copie de ceux d’Elisabeth Boselli qu’on peut consulter dans son dossier à Vincennes indique qu’elle a effectué 3 h 10 sur D.520 avant le brevet (les 12, 14, 17 et 18 décembre 1945). Rien après. Pour Suzanne Melk, ses brevets (envoyés par son neveu) montrent qu’elle a volé 4 h 30 sur D.520 avant le brevet puis encore 4 h 35 jusqu’à son départ de Tours en juin 1946 : vol rasant, acrobatie et patrouille serrée.
  • Les avions utilisés pour les brevets : Nord 1001 et Stampe SV4. Pas de Dewoitine 520 en approche…

Alors pourquoi cette erreur de Jean Gisclon, qui a pourtant commandé les Dewoitine 520 à Tours ? A chacun de se faire son opinion puisqu’il n’est plus là pour répondre.

Suzanne Melk pilote de chasse ?
Suzanne Melk avec une femme inconnue, adossée à un D.520 DC (double commande). A priori elle n’a volé que sur des 520 monoplaces, le 827 (12 et 14 décembre 1945, 8 et 9 janvier 1946) et le 243 (5, 6, 7 et 11 juin 1946). (@ Famille Melk)

Peut-on dire pour autant que Suzanne Melk est la première femme brevetée pilote de chasse, comme l’affirmait en octobre 1946 la revue Aviation Française ? Pas davantage. Elles n’ont pas eu de véritable formation de pilote de chasse. Ce qui n’enlève rien aux mérites de ces quatre femmes ni aux treize autres à qui on a fait miroiter une carrière de pilote militaire, entre 1944 et 1946. En 1951, l’armée a même supprimé les grades des femmes et les galons sur leurs manches.

Constat “amusant” les deux femmes ont beaucoup plus d’heures de vol sur bombardier A-24 que sur Dewoitine 520 : 16 h 05 pour Elisabeth Boselli, 13 h 25 pour Suzanne Melk. Sans qu’on ait fait d’elles des pilotes de bombardier.

Elisabeth Boselli a connu une carrière remarquable, semée d’embuches puisqu’elle n’avait plus le droit d’être pilote militaire même si le commandement a concédé qu’elle pouvait piloter des avions de liaison puisqu’elle avait un brevet militaire… Vous saisissez la nuance ? Elle a notamment piloté des avions à réaction comme le Mistral. Qui, pour elle, était bien plus facile à piloter qu’un Dewoitine 520. Une grande Dame.

Et ensuite ?

L’armée de l’air a attribué cinq brevets de pilote militaire à titre Honoris Causa (à titre honorifique) à des femmes.

33521Jacqueline Auriol25 septembre 1950
37031Valérie André22 janvier 1957
37032Suzanne Jannin22 janvier 1957
37043Rina Levinson (Israël)29 janvier 1957
44147Jacqueline Herbinière-Golay17 janvier 1984
Sources Lucien Morareau (ARDHAN)

Il a fallu attendre presque 40 ans pour qu’une femmes reçoive un macaron de pilote militaire : Isabelle Boussaert, n°44353, le 28 janvier 1985. Elle était pilote de transport.

Pour le premier brevet de pilote de chasse, cela se passe à Tours, avec Caroline Aigle, en 1999.

Question subsidiaire : quelle est la première femme engagée comme pilote par l’armée de l’air ? Claire Roman, en juin 1940, à Amboise.

Didier Lecoq

Si vous voulez en savoir plus sur les Françaises à qui on a fait miroiter de devenir pilote en 1945-1946, c’est dans Les Ailes.

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