Douze heures pour passer son brevet de pilote à Tours

Près de 400 aviateurs ont passé leur brevet à l’École de Tours entre novembre 1915 (date de sa création) et novembre 1917 (date de son transfert à l’aviation américaine). Dont Adolphe Lemelle qui a obtenu ses ailes en douze heures en 1916.

Le G-3, rustique et solide. (@ Didier Lecoq)

Douze heures, c’est le temps mis par Adolphe Lemelle pour obtenir son brevet de pilote à Tours. Douze heures de vol dont 1 h 35 en double commande. Mais ce n’est pas le principal fait d’armes de sa carrière. Pas plus que les trois victoires obtenues avec la Spa 73, l’escadrille à la Cigogne japonaise, dite de Fonck. Non, l’histoire d’Adolphe Lemelle est celle d’un survivant. En 1939, l’ancien commandant des Cigognes, Antonin Brocard dit de lui « qu’il reste le plus émouvant souvenir d’un temps qui fut tragique et merveilleux ». « L’adjudant Adolphe Lemelle […] est un des rares survivants, je ne sais par quel miracle, de cette épopée de la grande guerre ». Dans le corset de cuir qu’il a porté toute sa vie, Adolphe Lemelle était ainsi proposé pour devenir grand-officier de la Légion d’honneur.

Premier accident en 1912

Adolphe Lemelle n’a pas attendu la Première Guerre mondiale pour « goûter » à l’aviation. Un goût souvent amer. Ajusteur, il est appelé à Chalais-Meudon en 1911, pour son service militaire, pour la mise au point des moteurs d’avion. Et le 24 décembre 1912, il est victime d’un premier accident, sur le Breguet du capitaine Ludman qu’il accompagnait. Joyeux Noël.

Adolphe Lemelle.

Entre le 7 et le 14 septembre 1913, il participe au concours de l’Aéro-cible Michelin, à Buc, un exercice de bombardement. Dans l’avion piloté par le capitaine Leclerc, il place sept bombes sur quinze au but, prenant la deuxième place, à égalité avec les frères Lareinty-Tholozan. Seul Varcin a fait mieux, 13 sur 15. Quelques mois plus tôt, il est blessé à la main en lançant le moteur de l’avion du capitaine Leclerc.
Retour chez les “rampants”

Lorsque la guerre éclate, il reprend tout naturellement le chemin des hangars. Dès le 4 août il est à l’escadrille MF 20 comme mécanicien. En octobre 1915, il est présent pour la création de l’escadrille MF 71, commandée par le capitaine Marcel Jauneaud. Pas pour longtemps car le 24 janvier 1916 il quitte cette escadrille pour devenir pilote. Il avait de solides connaissances. Et sans doute avait-il même tâté du manche à balai. Après un passage à Dijon pour la formation théorique, il est dirigé vers Tours pour un passage surpersonique. Après douze heures de vol, il obtient son brevet militaire, le 26 avril 1916, n°3.291, sur Caudron G3.

Le brevet en poche, il part pour Pau, à l’école de haute voltige qui formait les pilotes de chasse. Puis à Cazaux, pour le tir, et de nouveau à Pau. C’est à Cazaux qu’il est victime d’un autre accident grave. Son avion prend feu en vol. Près du sol – 20 mètres selon Jacques Mortane, mais c’est sans doute exagéré – il choisit de sauter de l’avion pour échapper aux flammes. On imagine dans quel état !

Pilote aux Cigognes

Ce n’est que le 17 novembre 1916 qu’il intègre une escadrille du groupement de combat n°12 – le groupe des Cigognes dirigé par Antonin Brocard – la N 73. Il obtient sa première victoire en décembre, aux commandes d’un Nieuport 17. Autres victoires le 10 mai puis le 14 août 1917, quelques jours avant sa nomination au grade d’adjudant.

Et une nouvelle blessure, le 1er août. « Je n’oublierai jamais le jour où je l’ai sorti moi-même du Spad où il était évanoui, et où il a déliré des heures près de moi, continuant ce combat épique d’où il s’était abattu de 6.000 m d’altitude » Au cours d’une chasse, sans oxygène bien sûr, il avait été victime d’une syncope. Cette fois, Adolphe Lemelle est éloigné du front pour sa convalescence.

En 1917, Blériot a mis au point un Spad avec un moteur monté autour d’un canon de 37 mm. Roger Lacrouze, le pilote d’essai de Blériot, s’est tué dès le premier vol. Pour le remplacer, Blériot appelle Antonin Brocard qui lui recommande Adolphe Lemelle. Sur un second appareil, il est à deux doigts de subir le même sort que Lacrouze car, selon Antonin Brocard, « la cellule s’est décalée en plein vol. Après avoir subi plusieurs modifications, Lemelle eut la satisfaction, par sa ténacité et son mépris de la mort, de mettre au point cet appareil […] » Définitivement retiré du front, il devient réceptionneur et met au point, à la demande des pilotes, le Spad S.XII canon qu’allait utiliser Guynemer.

Une vie de douleurs et… de Résistance

Entre les deux guerres, il travaille pour l’ancêtre du PMU, une vie de douleurs passée dans un corset qui lui bloquait le dos et la nuque. Pourtant, en 1939, il écrit au général Brocard pour qu’on l’autorise à s’engager pour des missions spéciales « afin d’épargner la vie de jeunes pilotes dont le pays a tant besoin ». « Je ne risque rien car vous savez, Mon Général, que ma vie est bien abrégée ». Refus ferme mais ému d’Antonin Brocard : « Je crois que vous avez droit au repos et à l’admiration de tous ».

Qu’a cela ne tienne. La défaite consommée, celui qui signait « vieux Cigogne amoché » dans un courrier, se mettait au service de la Résistance. Les témoignages ont afflué. De la part de Jean Chassagnette, commissaire principal à la préfecture de police qu’il a contacté dès 1942 et qui lui a obtenu un permis de circuler en voiture et qui précise qu’Adolphe Lemelle a été arrêté plusieurs fois pour avoir circulé sans permis ; de celle de Roger Bertrand, officier liquidateur des réseaux des opérations aériennes (Amarante, Vermillon et Écarlate): » a été, tant pour mon groupe personnel que pour le réseau, un auxiliaire des plus précieux, mettant jusqu’à sa vie en jeu dans des missions délicates »; de la part du médecin des FFI lors de l’insurrection de Paris : « Possédant une voiture, il a transporté mon matériel sanitaire dans les différents postes de secours clandestins et s’est mis à ma disposition pendant l’insurrection de Paris pour le brancardage des blessés. » Et de préciser que « Lemelle a voulu s’engager dans un de nos bataillons FFI après la libération, je l’en ai dissuadé ».

Didier Lecoq

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