Cet aviateur tourangeau est devenu officier de l’Ordre de l’Empire britannique pour avoir contribué, avec son réseau, à ralentir la remontée de la division Das Reich, du Périgord vers la Normandie. Le point d’orgue d’une longue carrière.
L’histoire est belle. Elle est racontée, dans un livre – La girafe a un long cou – par Jacques Poirier (1). Officier du SOE britannique dans le Sud-Ouest (2), il est alors chargé de recueillir un résistant français, officier de surcroît, sur qui l’étau allemand se resserre en Savoie. Méfiant, Jacques Poirier l’attend dans la cave qui lui sert de bureau, un revolver à portée de main. Et quand il aperçoit, de dos, cet homme descendre l’échelle, son sang ne fait qu’un tour. C’est son père, Robert Poirier. Extraordinaire rencontre du père et de son fils, qui conjuguent le verbe résister en mode familial. Chacun à l’insu de l’autre. Une histoire d’autant plus rocambolesque que tout le monde, dans le réseau Nestor qu’il dirige, est convaincu que Captain Jack est anglais. Un secret qu’ils vont garder jusqu’à la Libération.

C’est un nouvel épisode dans la vie déjà riche de Robert Poirier. Il est né à Tours, le 8 octobre 1894, au 10 de la rue Saint-Louis. Ne la cherchez pas. En 1905, elle a changé de nom. Elle est devenue la rue Philippe-le-Bon, pas très loin des Halles. Son père, Édouard, était employé de commerce. Sa mère, Cécile Weil, s’occupait du foyer.
Le jour de ses 18 ans, baccalauréats en poche, Rober Poirier s’engage dans l’armée, par devancement d’appel, ce qui lui permet de choisir sa date de départ et son affectation. Robert s’est engagé au 66e régiment d’infanterie, le Six-Six cher aux Tourangeaux. Le service militaire durait alors deux ans mais il a été porté à trois l’année suivante. En prévision d’une guerre qui devait arriver le 4 août 1914.
Lorsque celle-ci éclate, Robert Poirier est caporal. Le 5 août, le régiment prend le train en direction de l’Est. Après les premières escarmouches et les premiers tués, le régiment est déplacé à l’est de Nancy où il participe à la bataille du Grand-Couronné. Le 8 septembre, le Six-Six subit de plein fouet l’attaque allemande. Il est dans un bois, près de La Fère-Champenoise. Pour lui, la bataille de la Marne commence. Le soir, au terme de son repli, plus de 1 200 hommes manquent à l’appel. Ce jour-là, Robert reçoit sa première blessure, une balle dans la cuisse droite, et obtient sa première citation, à l’ordre de l’armée.
Prisonnier, il profite de la retraite allemande, quelques jours plus tard, pour rejoindre son unité. Il est envoyé en convalescence à Toulouse. Il fait une première demande pour entrer dans l’aviation. En vain. Quand il rejoint son régiment, celui-ci est en Belgique. Il est blessé une seconde fois le 21 janvier 1915 à Ypres, plus grièvement (éclats d’obus dans la cuisse gauche), quelques jours après être passé adjudant. Il ne reviendra plus au Six-Six.
Après sa convalescence, il demande à entrer dans l’aviation qu’il rejoint après un passage au 70e régiment territorial dont le casernement est… à Tours.

L’adjudant Poirier entre à l’école d’aviation de Chartres en novembre 1915, où il passe son brevet de pilote sur Maurice-Farman (brevet numéro 2599, le 3 février 1916). Il est affecté à l’escadrille F45 du capitaine Baltus qu’il rejoint le 8 mai, à Saint-Clément, au sud-est de Lunéville (3). Il vole sur Farman 40 et Dorand AR1. Ses missions : réglages d’artillerie, reconnaissances photographiques, reconnaissances d’armée, etc. Il est une nouvelle fois cité, à l’ordre de la 68e division, le 20 mai 1917 : « Pilote courageux, donne entière satisfaction par sa manière de servir |…] A eu son appareil atteint par le feu de l’ennemi. Le 12 mai 1917, au cours d’une mission photographique, a été attaqué par un avion allemand, lui a fait face, et a ensuite terminé sa mission. »
À l’escadrille F45, il côtoie Pierre Weiss et se lie avec l’adjudant Félix Martin. Souffrant toujours de ses blessures, il obtient de prendre un peu de repos à l’arrière. L’adjudant Poirier est affecté fin novembre 1917 au Service de Fabrication de l’Aviation, à Nanterre, où il réceptionne les avions Farman sortant d’usine avant leur départ pour le front. Il restera fidèle à Farman.

Pilote aux 24 Heures du Mans
Une autre belle histoire, digne d’un film : à la fin de la guerre, Robert Poirier passe régulièrement à Saint-Michel-sur-Orge où son train fait un arrêt. L’anecdote est racontée par son fils, Jacques : « Il avait remarqué une jeune fille à la fenêtre d’une maison, en face de la gare. Il lui sembla que cette jeune fille lui souriait, et c’est ainsi qu’un jour il descendit du train… et qu’il épousa ma mère ». Cette rencontre l’éloigna de l’aviation. « Les parents de la jeune fille avaient déjà un fils aviateur, une autre fille fiancée à… un aviateur […] Ils insistèrent pour qu’il abandonne l’aviation dès que la guerre se terminerait. » Il devint donc coureur automobile, sans totalement tourner le dos à l’aviation.
Concessionnaire automobile, Robert Poirier a notamment participé aux 24 Heures du Mans et à celles de Spa en 1926. Sur Delaunay-Belleville ou pour Théo Schneider dont il est devenu actionnaire. Là encore il a côtoyé des aviateurs, Maurice Rost, les frères Molon, Lionel de Marmier et un Tourangeau d’adoption, André Boillot qui a dirigé l’écurie de course Peugeot.
Entre les deux guerres, Robert Poirier s’est également intéressé aux autogires à travers la Société pour l’exploitation en France des autogires (SEFA) sise à Neuilly-sur-Seine où vit Robert Poirier et son gérant, Pierre Mailliat, un voisin de rue.

Des meetings qui tournent mal
Au début des années trente, Robert Poirier a participé à des meetings, aux commandes de son Farman 190 immatriculé F-AIVP (4) puis, plus tard, d’un autre Farman 190 qui avait commencé sa carrière à Air France, le F-AJFN (5). Un avion à la carrière chaotique, passant de Robert à son épouse Suzanne puis revenant à Robert. Il y a donné de nombreux baptêmes de l’air, plusieurs milliers au cours de sa carrière. Il y a également connu deux drames. Le 25 avril 1937, au meeting de Vincennes, c’est lui qui a largué Clem Sohn – alias l’homme-oiseau, alias Batman. Mais les ailes de Clem Sohn n’ont pas fonctionné et l’Américain a trouvé la mort dans sa chute. Trois semaines plus tard, le 16 mai, Robert Poirier participait au meeting de Tours. Là encore pour larguer un parachutiste. André Vassard était expérimenté. Mais il a heurté la carlingue en sautant, ses suspentes se sont emmêlées et il s’est écrasé sous les yeux de sa femme.

Durant cette période, Robert Poirier est resté en contact avec l’armée. Réserviste, il a effectué de nombreuses périodes d’entraînement. Notamment à Tours. En 1936, il y vole sur Potez 25 (6) et Breguet 27, à la 1re escadrille (Sal 277). Il y passe 25 jours en 1937. Le colonel Canonne le déclare apte à piloter le bombardier Bloch 200 qui équipe alors la 31e escadre : « Excellent pilote qu’il est désirable de garder le plus longtemps en escadre, classé A. »
Il remporte d’ailleurs, en 1939, le concours de bombardement des officiers de réserve – il est alors lieutenant. Il est mobilisé à Tours dès le 29 août 1939. Les avions de la 31e escadre partent les 31 août et le 1er septembre, sans lui. Il est en fait affecté à la DALAC, la Division des avions de liaison de l’administration centrale (7). Cette division, dont une antenne est créée à Tours le 15 septembre, sert de « garage aérien » aux officiers de l’échelon lourd – replié en Touraine – ainsi qu’aux officiers de la 3e région aérienne et de la 5e division aérienne, pour leurs déplacements (8).

Cette Dalac est à Tours en attendant l’aménagement de l’aérodrome de Chargé, près d’Amboise, région squattée par les services du ministère de l’Air.
Avec Pétain en Espagne
Le 6 octobre, le lieutenant Poirier est chargé de commander la section de Tours. Pas pour très longtemps car il est muté en décembre mais ne rejoindra son poste qu’en février 1940. Son poste, c’est celui de pilote à l’ambassade de France en Espagne. L’ambassadeur se nomme alors Philippe Pétain. Peu d’informations sur son rôle en Espagne. Robert Poirier a seulement indiqué, dans un document tapuscrit qui se trouve dans son dossier d’officier au Service historique de la Défense, qu’il a effectué 300 heures de vol pour l’Ambassade, en Espagne, au Portugal mais aussi au Maroc. Nous n’avons pas trouvé d’informations sur ses vols, ses passagers ou le type d’avion utilisé (Potez 540, Lockheed 14 ou Caudron Goéland ?). Mais il y a peu de chance qu’il ait emmené Philippe Pétain. Ce dernier avait horreur de l’avion et voyageait surtout en voiture.

Fin mai 1940, le lieutenant Robert Poirier est affecté à l’ARAA de Toulouse. Là, il réceptionne les avions que viennent chercher les escadrilles : Glenn Martin, LéO 45, Potez 63.11 et Curtis H-75. C’est à Toulouse que l’armistice le surprend. Il y est démobilisé le 26 août 1940. Cela ne va pas l’empêcher de passer trois mois au centre de vol à voile de la Montagne noire. Et de partir « à cause de la politique vichyssoise », écrit-il.
Retour auprès de sa famille qu’il a retrouvée sur la Côte d’Azur; il entre très tôt en Résistance. Dès juillet 1941, au sein du réseau britannique Author, commandé par le capitaine Henry, Henry Peulevé. Il œuvre dans les Alpes-Maritimes et en Haute-Savoie. Il est agent P2 en 1942. Suivi de près par la police allemande, c’est là qu’il est envoyé en Dordogne dans le réseau de son fils, le Captain Jack, au sein du réseau Digger. Cela se passe en octobre 1943.

Robert Poirier est chef d’état-major interallié pour ce réseau qui est fortement implanté dans le Lot, la Dordogne et la Corrèze. Il est assimilé lieutenant-colonel, grade qu’il retrouvera à la fin de la guerre, dans l’armée de l’air. Son réseau est chargé de fixer le plus longtemps possible la division Das Reich, destinée à repousser les troupes débarquées en Normandie. Les résistants vont parvenir à gagner huit jours, contrariant la remontée de la division d’élite SS ponctuée d’exactions et de massacres comme à Oradour-sur-Glane. Parmi les actions organisées par Robert Poirier, l’évasion d’André Malraux de la prison de Toulouse. Pour rien car l’écrivain et futur ministre avait déjà mis les voiles (9).

Robert Poirier pilote alors un Morane-Saulnier 500 avec lequel il vole au-dessus des départements libérés. Il demande son départ pour l’Est mais est affecté à Chartres. Il va prendre en main, à partir du 8 février 1945, ce qui va devenir la base aérienne d’Évreux, dans l’Eure.
Son action dans la Résistance valut à Robert Poirier d’être fait officier de l’ordre de l’Empire britannique.
Après la guerre, Robert Poirier a dû batailler pour homologuer son grade et rester dans l’armée de l’air. Il est allé jusqu’en appel, la commission d’intégration ayant rejeté se demande. Il a fini par avoir gain de cause. Après Évreux, il a été nommé au commandement de la base de Rabat.

Le 19 septembre 1949, il est à bord d’un Halifax converti en transport de personnels (22), qui va se poser à Pointe-Noire. Piloté par le lieutenant Cornette. « Il est 12 h 38 quand l’avion aborde le terrain », écrit Germaine l’Herbier-Montagnon dans son livre consacré aux IPSA, « Jusqu’au Sacrifice ». « Les nuages sont presque au ras du sol, le plafond n’est que de 100 mètres ; il a beaucoup plu. Le pilote se présente à l’atterrissage, manque la piste, recommence, se trouve trop à droite, amorce un virage pour se rattraper […] Le Halifax, en perte de vitesse, fait un demi-tonneau, une abattée et s’écrase au sol, sous les regards terrifiés des personnes qui attendaient le courrier de France. L’incendie dure jusqu’à 23 heures, sans que l’intensité du feu permette d’approcher. » Six membres d’équipage et onze passagers disparaissent, dont une convoyeuse de l’air, Cécile Idrac, et le docteur Stephanopoulos de l’Institut Pasteur. Le nom de Robert Poirier n’a pas été mentionné dans le journal Les Ailes.
Didier Lecoq

1) La girafe a un long cou, de Jacques R.E. Poirier (DSO). Préface de Jean Lescure, collection Résistance – Liberté – Mémoire aux éditions du Félin, Kiron.
(2) Special Operations Executive (Direction des opérations spéciales). La branche française était dirigée par le colonel Maurice Buckmaster.
(3) Sur l’escadrille F45, la page que lui a consacré Albin Denis. Lire
(4) Sur le Farman 190 numéro 1 F-AIVP sur le site de Michel Barrière. Lire
(5) Sur le Farman 190 numéro 25 F-AJFN sur le site de Michel Barrière. Lire
(6) Les Potez 25 numéros 160, 1336, 1338, 1344. Il s’agit de Potez 25 A2 à moteur Lorraine qui ont appartenu à la 31e RA.
(7) La Dalac était stationnée à Villacoublay. Elle s’est déplacée le 8 novembre 1939 à Orly. En mai 1940, elle se desserrera sur Buc et Brétigny mais une partie des avions seront envoyés à Chargé et Tours. Une inspection de la base de Tours, en novembre 1940, indique que la Dalac compte une trentaine d’avions.
(8) Robert Poirier vole sur les Caudron C-445 Goéland numéros 22, 24, 33 et 101, les Caudron C-635 Simoun numéros 21, 27, 64, 65, 75, 148, 160, 278, les Potez 585 F-AOQQ (Aéro-Club de Cherbourg), 56, 93, 129, les Potez 25 numéros 160, 1344, 1336, 1338, 1936, 1995, les Morane-Saulnier MS-230 numéros 29 et 92, les Morane-Saulnier MS-315 numéros 199 et 201, le Hanriot 182 numéro 184, le Caudron Luciole F-APLM (aviation populaire de Charleville), les Bloch 200 de l’escadre d’instruction numeros 69, 118 et 140, qu’il réceptionne. Il vole également sur des avions réquisitionnés : le Salmson D2 Phrygane F-ANIF (André Dumont, Tourcoing), le Morane-Saulnier MS-341 F-AOTO (André Mise, Paris), le Morane-Saulnier MS-343.2 F-AROU (propriété de Jacques et Simon Violet dont le grand-père est l’inventeur du premier apéritif français, le Byrrh, basé à Villacoublay), les DH.85 Leopard Moth F-AMXS (Henri Pagezy, Paris) et F-AQRU (du président de l’Aéro-Club de Touraine, Pierre Parâtre) et le Maillet 10.
(9) Citation à l’ordre de la division – Décision n°758 du 30 décembre 1947 (comporte l’attribution de la Croix de guerre avec étoile d’argent) : « A assuré dans des conditions particulièrement délicates une mission très importante en vue de faire libérer un colonel de l’armée française de la prison de Toulouse à une époque où toutes les issues de la ville étaient gardées. A réussi à s’y infiltrer avec de nombreux papiers compromettants pour mener à bien sa mission. A de plus obtenu de précieux renseignements sur l’activité des divisions allemandes remontant sur la Normandie. »

Merci à Richard Poirier, le petit-fils de Robert et le fils de Jacques, pour les documents qu’il m’a fait parvenir. Didier Lecoq

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