Le second des trois frères, a été pilote pendant la Grande Guerre, au camp retranché de Paris et dans une escadrille côtière. Architecte, il a également été conseiller municipal de la concession française de Shanghai… puis de Tours.
Dans la famille Tulasne aviateurs, je demande l’oncle André. Ce n’est pas l’aviateur le plus connu de la famille. Ni le premier. Le pionnier, c’est Joseph, l’oncle aîné, breveté pilote dès 1912, futur général. Le troisième, c’est François, décédé dans un accident d’avion en 1929. La base aérienne de Tours porte son nom ainsi que celui de son fils, Jean, le plus connu de la famille, compagnon de la Libération, disparu en URSS en 1943 à la tête de l’escadrille Normandie-Niemen.
Observateur pour protéger Paris
André a été pilote pendant le Grande Guerre. Après avoir été mobilisé au 66e régiment d’infanterie le 2 août 1914 , le sergent André Tulasne demande rapidement à être versé dans l’aviation. Il est pris comme observateur et rejoint, le 11 octobre, l’escadrille du camp retranché de Paris (CRP), qui est en formation au Bourget – Dugny.
Il s’agit d’un nouveau terrain choisi quelques jours plus tôt pour accueillir une escadrille de protection de la capitale. Celle-ci, en effet, a été victime à six reprises, entre le 30 août et le 12 septembre 1914, de bombardements provoquant une émotion énorme.
La variété des appareils– dont certains prototypes sortis directement des ateliers ! – ne facilite pas l’équipement et l’entretien, ni la reconnaissance par les troupes au sol qui les confondent parfois avec des avions ennemis ! Les missions consistent, si le temps le permet, à quadriller au-dessus de zones déterminées autour de Paris.

Envoyé comme élève-pilote à l’école de Pau, le 15 décembre 1914, puis à celle d’Avord en janvier 1915, il obtient le brevet le 30 avril 1915. En mai 1915, André rejoint l’escadrille 94 du CRP, constituée en mars et basée à Vélizy, près de Chaville. Une carte postale du 28 août 1915 relate un incident qui aurait pu lui coûter la vie : « J’ai eu ces jours-ci un coup très dur : une balle tirée de la mitrailleuse dans l’hélice et une demi pale cassée. Trépidation formidable à 3.200 m. Retour au sol sans accident après arrêt du moteur mais appareil complètement disloqué… J’attendais, là haut, pendant un moment la chute sans mes ailes. Tout est bien qui finit bien. »
Le 15 avril 1916, André Tulasne passe sur Nieuport , au groupe de chasse du CRP, avec promotion au grade de sous-lieutenant.
En juin 1917, il est versé à la nouvelle escadrille côtière 484 à La Baule-Escoublac. Créée en mars, équipée de Voisin et de Letord, elle est destinée à protéger la côte – surtout le port de Saint-Nazaire – contre les sous-marins allemands. Elle est déplacée au Croisic en juillet, au moment où il est nommé lieutenant. Sa famille le rejoint aux beaux jours à La Baule, plage Benoît puis sur l’île d’Yeu.

André Tulasne y connait deux incidents qui auraient pu très mal se terminer. A la suite d’une panne, il est obligé d‘amerrir avec son passager. Ayant beaucoup de difficulté à quitter l’avion à cause de leur bouée de sauvetage, c’est grâce au sang-froid d’André qu’ils ont pu échapper à la mort, pour être recueillis par un bateau de pêche. Cela lui vaut une lettre de félicitations du ministre. Deuxième incident, lorsque l’escadrille est sur l’île d’Yeu, il emmène un officier qui perd son képi emporté par le vent de la vitesse. Le képi heurte l’hélice et provoque des vibrations, ce qui l’oblige à un atterrissage d’urgence. Ces deux incidents lui inspireront deux inventions : un caisson étanche pour rendre les avions insubmersibles et une hélice protégée contre les chocs.
Volontaire pour la Sibérie

Comme ses deux frères, André a cultivé le goût des voyages. Aussi, lorsque la France envoie des soldats pour combattre les Bolcheviques en Sibérie, André accompagne François. Ils embarquent à Brest… le 12 novembre 1918. Le voyage, de New York à San Francisco, n’est que fêtes et réceptions.
André y a sans doute côtoyé Joseph Kessel qui, de ce voyage, a fait un livre : « Les Dames de Californie ». Nul doute que le sémillant aventurier et l’architecte formé à l’école des frères, à Saint-Martin de Tours, n’ont pas gardé les mêmes souvenirs.
Mais pour André, réserviste, la guerre est terminée. Après un crochet par Hawaï afin de récupérer d’autres réservistes sur le chemin du retour, il regagne Tours où il reprend son métier. Au jeu des 7 Familles, il aurait pu jouer André aviateur ; mais il a joué celle de la famille Tulasne architectes. André l’était, comme son père Edmond, comme son fils, Georges, et sa fille Marie-Thérèse (6).
Après un séjour, en 1903, au 66e régiment d’infanterie – le Six-Six cher aux Tourangeaux – il s’était inscrit aux Beaux-Arts à Paris où il a fréquenté, comme « logiste », l’atelier de Nicod, Grand Prix de Rome. Il a obtenu son diplôme d’architecte DPLG le 6 février 1906. A Tours, il a notamment travaillé sur le couvent des clarisses, rue du Pas-Notre-Dame, ou la maison des franciscaines, rue Colbert.
Direction la Chine

Pourtant, fin 1920, André Tulasne décide de reprendre son voyage interrompu. Seul. Il s’embarque pour la Chine dont il devine qu’elle a besoin d’architectes. Il travaille d’abord à Tien-Sin, puis rejoint Shanghai où il séjourne durant deux années.
André Tulasne y réalise les plans d’une banque – qui n’a pas marché longtemps – d’un bâtiment de l’université des pères jésuites et de la résidence d’un général chinois. Il est même entré au conseil municipal de la concession française de Shanghai, avant de regagner Tours en mai 1924. Il a fait une dernière tentative de départ, après la Deuxième Guerre, familiale cette fois, en direction du Canada. Mais des ennuis de santé de son épouse l’en ont empêché.
La boulimie d’André Tulasne pour le voyage trouve un prolongement dans… le bricolage et l’invention. Il a multiplié les brevets : l’hélice constante (1909 modifié en 1924), un chauffage à vapeur, le changement de vitesse progressif en 1914 ; après la guerre, il y aura un canon sans recul, une torpille aérienne, un avion insubmersible né de son expérience sur la côte Atlantique et, ce qui lui vaut la médaille d’argent au concours Lépine en 1930, un réchauffeur d’air pour tous les carburateurs baptisé « Quickly ». Il termine sa série de brevets par un « dispositif permettant de faire pivoter son véhicule sur place ».

André Tulasne a été, de 1950 à 1954, conseiller municipal de Tours. Comme il l’avait été à Shanghai après la Première Guerre. Il est décédé le 16 décembre 1967.
Didier Lecoq, avec le concours de François Tulasne
Article publié dans Aéroplane de Touraine .
Cet article – dans une version allégée – a été publié dans la Nouvelle République Dimanche du 31 octobre 2010.
Un Chinois à Saint-Grégoire
André Tulasne a peut-être croisé un jeune Chinois, Étienne Tsu (forme francisée de Zhu). Issu d’une famille de notables francophiles et catholiques de Shanghai, Étienne Tsu a été envoyé à Tours, à Saint-Grégoire, pour ses études. Pilote avant la guerre, il s’est engagé dans la Légion étrangère, devenant ensuite l’un des as de la chasse française, avec sept victoires. Étienne Tsu a terminé sa carrière comme colonel de l’armée de l’air chinoise.
Notes
André Tulasne et Jeanne Colleville ont eu trois enfants : Georges (né le 13 septembre 1914), Michel (né le 29 janvier 1917) et Marie-Thérèse (né le 12 janvier 1920). Michel, qui voulait faire Saint-Cyr, est décédé accidentellement en 1937.
Lire l’article sur Joseph Tulasne
Lire l’article sur François Tulasne
