Eugène Pépin, la Grande Guerre vue du ciel

Eugène Pépin a participé à des compétitions de ballons. Il emmenait alors un appareil photo rudimentaire. Mais l’envol de la photographie aérienne aura lieu pendant la guerre.

12 septembre 1912, Eugène Pépin (avec la moustache) s’envole pour de premières photographies en ballon (Gallica)

Eugène Pépin venait d’une famille qui, sans être riche, était plutôt aisée. Son père était greffier de justice à Chinon au moment de sa naissance, en 1887. Puis, plus tard, commissaire-priseur. Eugène Pépin s’est engagé très tôt dans l’armée, à Tours. La loi permettait alors – nous étions en 1905 – de ne rester qu’un an pour reprendre certaines études. Celles d’Eugène Pépin en faisaient partie. L’École supérieure de commerce de Paris, une licence en droit, des études de langues également : Eugène Pépin était déjà curieux, inventif, touche-à-tout.

La date est accrochée au mur : 28 mai 1916. (Photo famille Pépin)
Les débuts de la photographie aérienne militaire

Lorsque la guerre a éclaté, Eugène Pépin a rejoint son unité, le 32 e régiment d’infanterie qui avait un pied à Tours, un autre à Châtellerault. Il était sous-lieutenant de réserve. Dans la tranquillité de l’arrière. Lorsqu’il apprend par un camarade qu’il a connu au ministère de la Guerre, que l’armée recherche des officiers pour organiser un service nouveau – la photographie aérienne – il pose sa candidature, sans le dire autour de lui. « Cinq jours plus tard, arrive au bureau du régiment un télégramme prescrivant de m’expédier de suite à Chalais-Meudon afin d’y faire un stage d’instruction de quinze jours avant de prendre le commandement sur le front, d’une section de photographie aérienne. » Surprise à Châtellerault. Ce sera la section photo de la IVe armée.

« Le lieutenant Pépin a été un des premiers et principaux fondateurs de la photographie aérienne, d’abord comme exécutant puis comme organisateur », a écrit, en 1917, un de ses supérieurs hiérarchiques.

La dédicace à Eugène Pépin d’un… parfumeur en tenue de vol. Si quelqu’un le reconnait… (Photo famille Pépin)

« A Chalais-Meudon on me donna un sergent, deux photographes professionnels et un dessinateur. Nous emportions dans notre camionnette deux appareils de 26 mm, des plaques, des caisses de papier, des produits, du matériel de dessin, etc. »

Commence alors la tournée de ceux avec qui – pour qui – la section devait travailler : le général de Langle de Cary, commandant la IVe armée, le chef d’état-major, le 2e bureau, le 3e bureau, le commandant de l’artillerie. Tous plus ou moins intéressés. De façon étonnante parfois. « Le général s’intéressa surtout de savoir si je pouvais aussi faire des photos-portraits, car il avait souvent à donner sa photo avec sa signature »…

Convaincre par l’image

A Châlons, la section photo travaille avec l’escadrille V21 qui, comme son nom l’indique, était équipée d’avions Voisin. « Il fallait au début, pour faire des photos, passer l’appareil photo par-dessus la carlingue et viser son objectif. Même à une vitesse aussi réduite que du 80 km/h, c’était un peu de l’acrobatie ».

Le petit coup de pouce du destin pour convaincre de l’utilité de la photographie aérienne arrive le 12 février 1915. Lorsqu’après une attaque allemande, infanterie et artillerie se sont rejeté la responsabilité de l’échec. « Or il avait neigé. Et je pensais que tout le dispositif de l’attaque et notre défense devaient être inscrits dans la neige. » Trois petites photos. Le soir même une conférence est donnée. « J’expliquais alors sur l’écran de 2 m de large ce que l’on voyait sur les clichés : naturellement l’arrivée de l’attaque fortement imprimée dans la neige, mais aussi aucune trace dans cette partie d’obus. » Les traces des obus, 300 m à l’ouest montrait que l’infanterie avait raison. A partir de ce jour, la section photo fut consultée avant toute opération. Ils avaient tous compris que le ciel avait des yeux.

Des essais de bombardement
Eugène pépin fait passer les bombes. Sans doute pour la photo. (Photo famille Pépin)

Eugène Pépin s’est intéressé également au bombardement. Au début de la guerre, « le mode d’utilisation était embryonnaire. On se contentait de balancer par-dessus bord des obus de 90 sur lesquels ont vissait en l’air une fusée. » Parmi ses expériences, l’ancêtre du napalm : « lancer l’obus en même temps qu’un bidon de 5 ou 10 litres d’essence attachés l’un à l’autre. » Essai réussi un soir de mars 1915, près de Pont-Faberger. Mais sans suite.

En 1916, Eugène Pépin a fait des essais d’une bombe à air liquide avec Georges Claude. La difficulté d’utiliser ce projectile, trop instable, a eu raison de cet essai.

Il était également chargé de photographier les unités françaises afin d’en parfaire le camouflage. Le sujet est sensible. A Tours comme partout ailleurs, les services de la censure reçoivent ce message daté du 23 septembre 1915 : « Interdire la reproduction de documents se rapportant à la photographie aérienne et d’articles de journaux donnant des précisions sur ces services et ces travaux. » Il faisait suite au message du 6 juillet, qui recommande « instamment de ne laisser passer ni article ni dessin ni photographie relatifs aux procédés en usage actuellement pour dissimuler les hommes, les animaux, le matériel, à l’observation de l’ennemi ou pour modifier l’aspect des paysages ».

Champagne 1915, Somme 1916, Champagne 1917, Aisne 1917, les campagnes d’Eugène Pépin ne se sont pas uniquement déroulées sur plaques de verre. Il a été cité deux fois à l’ordre de la IVe armée pour des photographies réalisées sous le tir de la DCA – on parlait alors de canons spéciaux –, sous la menace des avions allemands. Il a totalisé près de 1000 heures de vol pendant cette guerre.

Même les chars et les Américains
Char Saint-Chamond M2. (Photo famille Pépin)

Faire des photos, c’est une chose. Les interpréter en est une autre. Eugène Pépin a donné des conférences pour former d’autres photographes. En 1917 mais aussi en 1940. Une nouvelle citation a souligné, lors de ce dernier conflit, « ses services exceptionnels dans l’étude des photographies aériennes ».

Eugène Pépin et Edward Steichen, commandant de la photographie aérienne américaine. Un des grands photographes new-yorkais. (Photo famille Pépin)

Tout le monde s’est arraché Eugène Pépin. Le général Pétain à Verdun, le général Foch dans la Somme. En mai 1917, il est détaché auprès du général Estienne, le père des chars d’assaut. Il apprend aux officiers à repérer, sur les photos aériennes, les itinéraires que les « tanks » peuvent utiliser, notamment lors de la bataille de la Malmaison (Aisne). A peine entrés en guerre, les Américains le réclament. Il leur fait adopter les méthodes d’interprétation françaises des photos aériennes.

Après l’armistice, il est mis à la disposition du ministère des Affaires étrangères pour travailler au Traité de paix, à Versailles. Un moment crucial mais parfois drôle. C’est lui qui devait amener l’original du Traité de Versailles à la signature. Mais au moment d’arriver, il s’aperçoit qu’il a oublié sa serviette… chez le coiffeur. Retour rapide. Le traité de Versailles était resté là, à l’attendre.

De l’OACI au Vieux-Chinon

Lorsqu’il est arrivé à la IVe armée, fin 1914, il avait eu un contact plutôt froid avec un officier qui lui avait demandé son activité dans le civil : « Je m’occupe de droit international et me prépare à enseigner le droit en temps de paix afin d’éviter la guerre » « Alors, que venez-vous faire ici », lui a demandé l’officier. C’est pourtant ce qu’Eugène Pépin a fait.

Entre les deux guerres, il est devenu expert du droit aérien. Docteur en droit, il a été de toutes les instances, jetant également les bases du droit spatial. Il a siégé à l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), à l’Académie de l’air et de l’espace… comme aux Amis du Vieux-Chinon ou à la présidence de la Société archéologique de Touraine (1970-1976). Il a donné des cours, des conférences, il a écrit des articles, des livres aussi variés que « Champigny-sur-Veude et Richelieu », « L’Histoire de la Touraine », « La Loire au fil de ses châteaux », entre autres ; mais aussi « Le Droit aérien », « La Géographie de la circulation aérienne », etc.

Il était également un peu vigneron puisqu’il possédait le Clos du Pavé-Neuf, à Chinon.

Curieux, touche-à-tout, Eugène Pépin l’est resté jusqu’à son décès en 1988. Il avait 101 ans.

Didier Lecoq

Système D

Lors de la préparation de l’offensive de 1915, la section photo a fait un nombre considérable de clichés avec des appareils de 26 mm de foyer (format 13*18), de 120 mm (format 18×24) et aussi un appareil qu’il était le seul à posséder « un véritable cinéma donnant des clichés 8×8, et qui était automatique. Avec mes amis du parc d’aviation on avait fabriqué une espèce de carlingue en aluminium, on avait monté sur le déclencheur une petite hélice, le tout étant placé à l’intérieur de l’avion. L’hélice entrainait l’obturateur et le film. On pouvait faire 300 clichés sur le même film. » Restait à en trouver. Heureusement il y avait à Châlons un officier qui était un des fils Pathé. « Cet appareil fut extrêmement précieux car il permettait à des dates successives, de faire une photographie de l’ensemble du front sur plus d’un kilomètre de large. »

Eugène Pépin a été mobilisé sur la base de Tours en 1939 où on formait les observateurs. (Photo famille Pépin)

La photogrammétrie de Georges Poivilliers

Le Tourangeau Georges Poivilliers (né à Draché en 1893), ancien élève du lycée Descartes à Tours, admis à l’école nationale des Arts et Manufactures conçut dès 1919 le principe d’un instrument capable d’effectuer la restitution en utilisant un couple de photographies aériennes et mettant en œuvre la vision stéréoscopique. Georges Poivilliers ne cessa de développer cet art nouveau, la photogrammétrie.

Sur Georges Poivilliers Lire

La cathédrale de Reims. Il ne reste que les murs. (Photo famille Pépin)

A lire

A commander sur Amazon le livre de son fils, Pierre (avec le concours de Henri Pépin)

4 thoughts on “Eugène Pépin, la Grande Guerre vue du ciel”

  1. Je tiens a vous remercier de cet article n dans votre revue, cela me touche beaucoup Vous avez bien retracé la vie de mon papa, et faire aussi la promotion du livre que j’ai voulu écrire sur mon papa, pour que son expérience, puisse peut être servir aux étudiants, et aux futurs étudiants en Droit Aérien et Spatial, et aux personnes qui s’intéressent a la Première et deuxième Guerre Mondiale

  2. Je pense que le largage de paniers en osier servait à ravitailler en pigeons voyageurs les agents de renseignement infiltrés derrière les lignes. Des ballons libres de 1 à 2 m² étaient aussi utilisés.

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